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CULTURE

Entretien avec Najib Arfaoui, auteur du roman « Tout simplement…humain »

CULTURE

Né à Tanger en 1943, installé en France depuis 1965, l’auteur et écrivain Najib Arfoui a cultivé secrètement le plaisir de l’écriture tout au long de sa carrière dans le secteur bancaire. Une passion à laquelle il se consacrera assurément après son départ à la retraite.

Le 8 juin prochain, à La Légation Américaine de Tanger, il présentera son tout dernier roman « Tout simplement…humain ».

 

Nous avons relevé sur votre biographie que vous vous êtes adonné totalement à l’écriture après une carrière bancaire, depuis votre départ à la retraite. Vous êtes à votre cinquième roman. Après :

Tingis Café chez l’Harmattan Paris

Vers cette rive inconnue chez Virgule Editions Tanger

La fille de Dar Baroud chez l’Harmattan

Au-delà du simple souvenir chez l’Harmattan.

Voici votre dernier roman : « Tout simplement…humain » chez l’Harmattan également. Pourquoi ce titre ?

 

Ce titre s’est imposé vers la fin. A la relecture j’ai constaté que mes personnages faisaient ce qu’ils pouvaient pour être en harmonie avec leurs convictions, obéissaient aux coutumes de cette époque où l’individu était presqu’écrasé par la société. Ils exprimaient ainsi l’attendrissante complexité de l’âme humaine. Quoi de plus humain que cette lutte pour aller vers la liberté, l’autonomie, l’émancipation dans la solidarité avec les autres. 

 

L’humanisme, dont notre époque a besoin, doit pouvoir articuler l’individuel et le collectif, les pathologies sociales et les pathologies individuelles ne cessent de se renforcer mutuellement.

Pour moi il s’agissait de saisir la logique et les valeurs qui sous-tendent les fonctionnements humains des personnages. C’est dans cette direction que ces personnages trouvent des raisons d’espérer et des motifs pour agir. Chacun, en cherchant à donner sens à sa vie, à satisfaire à la vie, en abandonnant les idéologies partiales et dogmatiques, acquiert le besoin de se soucier de l’autre et, dans ce sens, devient de plus en plus humain.

 

Quel message se cache derrière vos lignes ?

 

Si message il y a, il ne peut être que celui de la tolérance et une exigence de

responsabilité. Droits et devoirs. La vie ou le hasard distribue des cartes, à chacun de

réaliser le meilleur jeu possible.

 

Vous vous inspirez beaucoup de votre propre vécu, de votre enfance, pour écrire ces romans, en est-il de même pour le dernier « Tout simplement…humain » ?

 

Oui en effet, certains souvenirs d’enfance ont été à la source de mes romans, ils m’ont permis de noircir la première page. Puis, j’ai laissé libre cours à mon imagination. Les histoires que je raconte sont de pures fictions.

Quand j’ai terminé « Au-delà du simple souvenir », comme chaque fois, j’ai ressenti le bonheur d’en être délivré, mais aussi une angoisse qui s’apparente peut-être à celle que pourrait éprouver une femme qui vient d’accoucher.

Devant une page blanche inquiétante, je cherchais dans mon vécu l’événement déclencheur, un souvenir agissant. Au lieu de cela, quelques vagues images m’apparurent. Je les ai notées sans conviction. Je me suis vu à quatre ans porté sur les épaules de mon oncle pour voir Mohamed V lors de sa visite historique du 9/4/47 à Tanger. Et aussi, à dix ans, lors d’une visite à ma famille de Tétouan, j’appris que mon oncle jouait un rôle important dans la résistance. Plus tard, avec ce même oncle, j’ai visité Chaouen et entendu parler de kif dans la région.

 

Avec tout cela, mon esprit se mit à vagabonder et une histoire se mit en place au fur et à mesure que j’avançais dans l’écriture.

 

Quand on plonge dans votre bouquin, nous n’avons qu’une envie, visiter le Nord d’antan, car cette région, notamment la ville de Tanger dont vous êtes originaire, est perpétuellement mise en avant dans vos productions. Que pouvez-vous nous dire sur cette (belle) époque ? Comment décririez-vous le nord du Maroc sous colonisation espagnole ?

 

Etait-ce mieux avant ? Je ne le pense pas. Il y a, en revanche, des paysages de mon enfance à Tanger qui viennent encore illuminer ma mémoire. Ce sont des plages disparues depuis que l’on a construit cette corniche, c’est cette belle descente de la vieille montagne depuis laquelle je voyais la baie de Tanger s’étaler dans toute sa splendeur et le cap Malabata tout vert. Ce sont aussi les petites ruelles de la Casbah, vivantes et paisibles à la fois, le Petit Socco animé multicolore et cosmopolite. Il y a surtout cette lumière unique et ce bleu d’une mer que l’on aperçoit de partout. 

Je n’oublie pas ces paysannes et leur large chapeau multicolore. Parfois même les odeurs de Tanger viennent encore me chatouiller le nez, celle de l’huile d’olive sur du pain grillé, celle des pois-chiches et des grains de tournesol qui grillent aussi sur un grand plateau en tôle.

Tout me renvoie à ces moments bénis. Était-ce une belle époque. Certainement pas, en tout cas, pas pour tout le monde. Tanger, pendant et un peu après son statut international accueillait les écrivains, les peintres, les musiciens du monde entier et aussi des anonymes. Leur point commun était qu’ils étaient tous des naufragés de la vie, à des degrés divers. Tanger et sa lumière les réparaient ou les détruisaient. 

On ne peut être indifférent à Tanger. L’arrière-pays est lui aussi saisissant de beauté, vert et vallonné, jusqu’à Tétouan ville de culture, Tétouan l’andalouse.

La colonisation espagnole avait à mon sens deux particularités. D’une part c’étaient des pauvres qui colonisaient d’autres pauvres et, d’autre part, l’Espagne colonisait le Nord du Maroc un peu par procuration, La France étant le maître d’œuvre. Ainsi, les gens du Nord n’ont pas développé le complexe du colonisé et ont pu vivre la tête relativement haute.

A Tanger, en particulier, la jeunesse a su conjuguer le modernisme et les valeurs traditionnelles dans une sorte de schizophrénie, une jeunesse tiraillée entre ouverture et conservatisme, la société tout entière évoluait vers plus de tolérance et montrait une bonne capacité d’adaptation au monde moderne.

 

C’est un passé qui a marqué ma génération car tout nous paraissait possible. D’ailleurs, dès que les temps se mirent à s’obscurcir, j’ai choisi l’exil. Depuis, je voyage en permanence dans ma tête entre deux pays et deux cultures, signe que je n’ai réussi à poser mes valises nulle part. Mais si l’exil est une souffrance, il est aussi liberté et ouverture. C’est une situation inconfortable, une insatisfaction permanente, un jeu de balance entre amour et détestation, attirance et rejet. Avec le temps on apprend à vivre avec ce sentiment d’incomplétude.

 

Revenons à votre dernier roman « Tout simplement…humain ». Les protagonistes passent par des événements dramatiques. Il en est ainsi de Zhor qu’on a mariée sans son consentement, un mariage forcé. Pourquoi avoir fait le choix d’introduire cette séquence dans votre récit ?

 

Tout simplement parce que cette injustice faite aux filles existait même si ce n’était pas la règle. En général, les parents du futur marié venaient demander la main de la future mariée, un consensus se faisait, les négociations pouvaient commencer. Il arrivait que la jeune femme refusât, alors le père décidait car la femme restait une éternelle mineure, elle passait de la tutelle du père ou du grand frère à celle du mari.

« La Fille de Dar Baroud » pourrait en témoigner.

Dans ma propre famille, on m’avait raconté qu’il eut deux mariages forcés.

 

Vous évoquez, avec le mari de Zhor, un fléau qui continue de sévir encore aujourd’hui, le trafic de substances illicites. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ? Était-ce une pratique généralisée voire normalisée à l’époque ?

 

Petit, je me souviens avoir vu quelques personnes de ma propre famille fumer du kif.

C’étaient d’ailleurs généralement ceux qui n’avaient pas les moyens d’acheter des cigarettes, c’est dire que la consommation du kif était courante, particulièrement dans les cafés maures. Avec la résine de cannabis on préparait des gâteaux que les initiés mangeaient tranquillement lors de fêtes comme les mariages. On ne connaissait pas d’autres drogues. Mais c’était mal vu. On fermait les yeux.

Au Maroc on a l’habitude de fermer les yeux quand on ne veut pas voir, car cela exigerait de l’action. A cette époque, le trafic n’était pas courant, la clientèle locale savait

s’approvisionner (le kif était vendu librement dans les marchés comme on vendait la menthe ou le persil). Pour les rares étrangers qui en consommaient, le trafic était négligeable. Les autres drogues n’avaient pas encore pénétré la société marocaine. Il s’agit ici d’un témoignage et non le résultat d’une étude.

 

Pourquoi avoir choisi ce format particulier pour votre roman où chaque chapitre concerne un personnage spécifique ?

 

Il m’a semblé que ce format permettait de montrer comment on peut appréhender une situation, un événement de façon différente, selon le point de vue d’où l’on se place, en fonction du vécu de chaque personnage. 

Morand en décidant de marier sa nièce Zhor à son ami Antar ne pouvait imaginer que cette décision légale et admise socialement pouvait mettre Zhor dans le plus grand des malheurs. 

Il en est ainsi des choix politiques ou des comportements humains. Je pense que ce format introduit la notion du dialogue et du débat. Puis, je dois l’avouer, cela permet à l’écrivain de se mettre plus facilement dans la peau de ses personnages, à l’instar d’un comédien.

 

Quelles sont les réflexions qui vous ont inspiré ce livre ?

 

Je crois que ce qui, inconsciemment, m’anime et me fascine est de constater que

l’histoire humaine oscille entre les forces de l’hostilité et celles de la fraternité. 

Nous vivons aujourd’hui une époque où les solidarités familiales, tribales, nationales tendent à disparaître. Les nouvelles solidarités ne sont pas apparues. Alors on remet out en cause, y compris le progrès en oubliant par exemple que l’engin volant qui

transporte les bombes transportent aussi des médicaments. On se radicalise. Nous

oscillons entre humanité et inhumanité. L’anéantissement de l’humanité est

envisagé. Dans ces conditions, je suis de ceux qui espèrent encore, au risque de voir

mes personnages ressembler à des bisounours, car ils sont simples comme on l’était quand nous n’avions pas autant de sollicitations et un trop plein d’informations. 

Des gens simples qui vivaient dans un monde déjà complexe.

 

Pouvez-vous nous dire si vous avez l’intention de présenter « Tout simplement humain » au Maroc ?

 

Bien sûr. Une première présentation aura lieu le jeudi 8 juin prochain à La Légation Américaine à Tanger, cette maison/musée d’une rare beauté, un lieu de mémoire et de culture. J’en suis très heureux.

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