Sucre, thé à la menthe et tentations invisibles : quand la douceur marocaine dépasse la boussole de l’OMS
Partager
Au Maroc, le sucre n’est pas qu’un ingrédient. C’est un geste. Une générosité. Un “zid chwiya” glissé dans le thé, une assiette de chebakia posée au centre de la table, un jus servi sans compter. La douceur est un langage. Mais lorsque cette culture du sucré rencontre les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une question s’impose avec délicatesse : nos habitudes dépassent-elles les seuils conseillés pour préserver notre santé ?
Une boussole claire : 25 à 50 grammes par jour
L’OMS recommande de limiter les sucres libres – ceux ajoutés aux aliments et aux boissons, ainsi que ceux présents dans le miel, les sirops et les jus – à moins de 10 % des apports énergétiques quotidiens. Concrètement, cela représente environ 50 g par jour pour une alimentation de 2 000 calories. Et pour des bénéfices supplémentaires sur le poids et la santé bucco-dentaire, l’idéal serait même de descendre sous les 25 g par jour.
Or, les estimations internationales situent la consommation moyenne au Maroc autour de 37 kg par personne et par an, soit plus de 100 g par jour. Même si ces chiffres ne distinguent pas parfaitement les types de sucres ni les différences régionales ou sociales, l’ordre de grandeur interpelle : nous serions, en moyenne, au-dessus des repères fixés.
Un autre indicateur macroéconomique renforce ce constat : la consommation nationale annuelle avoisinerait 1,24 million de tonnes, selon des données industrielles récentes. Le sucre est partout : dans nos cuisines, nos cafés, nos boulangeries, nos produits transformés.
Le Ramadan, miroir grossissant de nos habitudes
Chaque année, le mois de Ramadan agit comme un révélateur. Les horaires changent, les tables se remplissent, les desserts se multiplient. Sans caricaturer ce mois spirituel, force est de constater que les boissons sucrées et les pâtisseries y prennent une place plus visible, parfois plus concentrée.
Mais le véritable enjeu n’est pas une période ponctuelle. C’est la répétition quotidienne : le thé très sucré plusieurs fois par jour, les jus industriels, les biscuits “rapides”, les sucres cachés dans les sauces et les yaourts. Ce sont ces additions invisibles qui font grimper le compteur sans que l’on s’en rende compte.
Femmes, équilibre et charge mentale alimentaire
Pour les femmes, cette question prend une dimension particulière. Souvent au cœur de l’organisation des repas familiaux, elles portent aussi la responsabilité implicite de “bien recevoir” et de “faire plaisir”. Réduire le sucre peut alors sembler aller à contre-courant d’un héritage culturel.
Et pourtant, les chiffres de santé publique rappellent l’urgence d’un nouvel équilibre. La prévalence du diabète au Maroc est estimée à 11,9 % chez les adultes, soit près de 2,9 millions de personnes. Le sucre n’est évidemment pas l’unique responsable : sédentarité, stress, alimentation globale, génétique et rythme de vie entrent en jeu. Mais le goût prononcé pour le sucré fait partie de l’équation.
L’enjeu n’est pas la culpabilité. Il ne s’agit pas de bannir la pâtisserie du vendredi ou le verre de thé partagé entre amies. Il s’agit de regarder la somme, la fréquence, les portions.
Repenser la douceur, sans renier la tradition
La question n’est donc pas “zéro sucre”, mais “combien, à quelle fréquence, et sous quelle forme ?”
Quelques pistes simples :
- Réduire progressivement la quantité de sucre dans le thé pour habituer le palais.
- Réserver les desserts traditionnels aux occasions plutôt qu’aux automatismes quotidiens.
- Se méfier des boissons sucrées qui n’apportent pas de satiété.
- Lire les étiquettes et repérer les sucres ajoutés (sirop de glucose, fructose, maltose…).
Au fond, la douceur marocaine peut rester un art de vivre, à condition d’être consciente et choisie. La santé n’est pas l’ennemie de la tradition ; elle en est l’évolution nécessaire.
L’OMS ne trace pas une interdiction, mais une boussole. À nous de décider comment orienter nos habitudes dans un monde où les portions ont grandi, les produits se sont industrialisés et nos modes de vie sont devenus plus sédentaires.
La vraie modernité n’est peut-être pas d’abandonner nos rituels, mais de les ajuster avec intelligence. Parce que la douceur, quand elle est maîtrisée, reste un plaisir. Mais quand elle déborde, elle devient un risque silencieux.





