Festival de Fès : Les Maâlemines au cœur du Forum
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Au-delà des accords mystiques et des chants sacrés qui ont fait vibrer la ville, la 29e édition du Festival de Fès des musiques sacrées du monde a abrité un grand temps fort intellectuel. Intitulée « Fès et les Maâlemines, gardiens du geste et du patrimoine », le Forum a réuni cette année des intervenants de haut niveau pour ausculter une problématique cruciale : comment préserver et transmettre notre patrimoine à l'ère de la modernité et des technologies ? Pour explorer les contours de ce patrimoine vivant, quatre regards singuliers se sont croisés : les écrivains Tahar Ben Jelloun et Fouad Laroui, le diplomate François Gouyette et l'architecte Nabil Rahmouni.
Tahar Ben Jelloun : son enfance à Fès
Pour introduire cette réflexion, le poète et écrivain Tahar Ben Jelloun a choisi la voie de l'intime en replongeant l'auditoire dans les souvenirs de sa propre enfance au cœur de la Médina. Issu d'un milieu très modeste, il a raconté comment son regard s'est éveillé à la beauté grâce aux demeures de son oncle, qui offraient un contraste saisissant avec son quotidien.
« Nous qui étions très modestes, nous avions un oncle beaucoup plus riche qui possédait des maisons magnifiques. Dans ces demeures, il y avait tout l’art et l’artisanat des Maâlemines de l’époque : le zellige, le bois sculpté des plafonds, les tapis, les vitraux… C’était très important pour moi. Plus de soixante ans plus tard, j'ai été amené à concevoir des vitraux pour une église sur la Loire. C’est extraordinaire, ce lien entre mon enfance, quand j’ouvrais les yeux sur les fenêtres de mon oncle, toutes colorées, ce qui représentait pour nous un luxe immense. »
Au-delà de l'émerveillement esthétique, l'écrivain s'est penché sur le mystère de la transmission de ces savoir-faire séculaires. Une transmission qui, selon lui, échappe aux structures académiques traditionnelles pour reposer entièrement sur l'observation, l'imitation et la confiance mutuelle entre le maître et son apprenti.
« Un artisan est un artiste. C’est un artiste bien tangible, qui maîtrise la création et la restauration d’objets en alliant l'utilité à l'esthétique. Nous vivions à une époque où chaque chose était choisie avec soin. Les plats, les bols, la table, les nappes : tout sortait des mains des Maâlemines. Leur art ne se contentait pas d’embellir notre quotidien, ils pensaient aussi à l’avenir en formant des apprentis. Dans cette transmission marocaine, il n’y avait pas de théorie, rien n’était écrit. L’apprenti regarde, il apprend, c’est tout. C’est comme à l’école, sauf qu’il n’y a ni cahier, ni interprétation écrite. »
Cependant, ce patrimoine fragile est aujourd'hui menacé par l'industrialisation et la quête de rentabilité. Pour illustrer cette rupture douloureuse avec la tradition, Tahar Ben Jelloun a partagé le destin tragique de sa propre famille, touchée de plein fouet par l'arrivée des matériaux modernes au cœur des foyers marocains.
« Dans ce monde idéal qui forgeait mon quotidien, est apparu un jour l’ennemi numéro un : le plastique. Le mari de ma sœur était potier, de père en fils depuis plusieurs générations. Chaque année, il nous apportait de nouveaux bols en cadeau. Chaque année, il inventait un nouveau dessin. Et puis, une année, il n’a pas apporté de cadeau. Il n’y avait plus de bols. Pourquoi ? Parce que, malheureusement, le plastique avait envahi la Médina. Les Marocains, sans exception, se sont précipités sur ces bols absolument horribles. Pour les mères de famille, la vie devenait plus facile car cela ne se cassait pas. Ce faisant, nous avons perdu une tradition et un art majeurs. »
Fouad Laroui : l'Intelligence Artificielle, un simulacre !
Prenant le relais, l’écrivain Fouad Laroui a bousculé l'auditoire avec une intervention très remarquée intitulée « Art et artisanat au temps de l’intelligence artificielle ». Face à la déferlante technologique, il a proposé une démonstration implacable sous forme de syllogisme : « L’IA ne menace pas l’art. En revanche, l’IA menace l’artisanat. Quelle est donc la solution de ce problème ? L’artisanat doit se faire art. Si l’artisanat est en danger à cause de l’IA, eh bien, les artisans doivent se faire artistes. »
Distinguant l'IA générale (utile pour la science) de l'IA générative (qui crée des images ou du texte), Fouad Laroui a rappelé que la machine ne produit que des simulacres. En s'appuyant sur les chefs-d'œuvre de Giotto ou de Léonard de Vinci, il a démontré que l'art repose sur l'inconscient et sur l'intention secrète de l'être humain. « L’IA ne pourra jamais faire cela, pour la simple et bonne raison qu'elle n'a pas de point de vue. L'art est le règne de l'imperfection humaine […]. C'est pourquoi l'art échappe à la machine, et c'est pourquoi le geste de l'artisan doit s'élever vers lui », a-t-il conclu.
Musique et architecture : Les autres gardiens du temps
Le Forum a également ouvert ses horizons à la musique et à l'urbanisme pour prouver que le patrimoine est pluriel. Le diplomate arabisant et ancien ambassadeur François Gouyette a captivé l'assistance en mettant en lumière une facette méconnue du patrimoine musical mondial : la transmission de la musique arabe par les maîtres juifs, notamment le cas du Maroc, illustrant ainsi une histoire de partage et de dialogue interculturel.
Enfin, l’architecte-urbaniste Nabil Rahmouni a apporté son expertise technique et esthétique à travers son intervention « Artisanat et restauration des monuments ». Il a rappelé combien le savoir-faire des Maâlemines est indispensable pour préserver l'identité architecturale des médinas et redonner vie aux monuments historiques sans en altérer l'âme.
En réunissant ces grands esprits, le Forum du Festival de Fès a brillamment démontré que la sauvegarde de notre patrimoine ne se résume pas à la nostalgie du passé. C’est un combat d'actualité, une résistance humaine et artistique face à la standardisation du monde.





