Forum de Fès: Tahar Ben Jelloun ravive la mémoire des Maâlemines
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Le Forum de la 29e édition du Festival de Fès des musiques sacrées du monde a offert un grand moment de poésie et de nostalgie grâce à l'intervention de Tahar Ben Jelloun. Invité à s'exprimer sur la préservation et la transmission du patrimoine, l'écrivain et prix Goncourt a choisi d'ouvrir grand les portes de sa mémoire intime. Loin des théories abstraites, c’est à travers les ruelles sinueuses de son enfance, les effluves de la boutique de son père et les chefs-d'œuvre des artisans de la Médina qu'il nous invite à redécouvrir l'âme de Fès. Un témoignage vibrant, drôle et parfois mélancolique, que nous vous proposons de découvrir dans son intégralité.
"Fès, avec son obscurité, ses reflets, ses parfums, et ses mauvaises odeurs aussi, s’est imposée à moi. Elle s'est imposée parce que j’ai ouvert les yeux sur cet univers, et je voulais le raconter pour le partager avec les autres. Dans mon intervention, je livre vraiment des souvenirs d’enfance. Mon père avait une boutique et vendait, à l’époque, des épices en gros. Je me souviens que lorsqu'il rentrait à la maison, il exhalait plusieurs parfums. C’était extraordinaire de voir ce père qui ne mettait jamais de parfum de sa vie, mais qui portait sur lui les effluves naturels des épices qu’il faisait venir d’Asie et d’Afrique.
Nous habitions le quartier Blida, au cœur même de la Médina. Je me souviens de notre petite maison, dont la caractéristique principale était l’absence d’eau courante. Avec mon frère, nous partions chacun notre tour pour remplir la jarre. Pour dire la vérité, nous étions des enfants heureux. Modestes, pauvres même, mais nous ne manquions de rien. Nous nous sentions protégés. Pourquoi ? Parce que Fès, à cette époque, c’était une grande famille. Tout le monde se connaissait et tout le monde s’entraidait.
Nous qui étions très modestes, nous avions un oncle beaucoup plus riche qui possédait des maisons magnifiques. Dans ces demeures, il y avait tout l’art et l’artisanat des Maâlemines de l’époque : le zellige, le bois sculpté des plafonds, les tapis, les vitraux… C’était très important pour moi. Plus de soixante ans plus tard, j'ai été amené à concevoir des vitraux pour une église sur la Loire. C’est extraordinaire, ce lien avec mon enfance, quand j’ouvrais les yeux sur les fenêtres de mon oncle, toutes colorées, ce qui représentait pour nous un luxe immense. »
La glace brisée et la libération paternelle
« Je vais vous raconter un petit fait important qui a marqué ma vie pour toujours. Vous le savez, l’hiver à Fès, il fait très, très froid. L’eau de la jarre gelait en surface. Le matin, avec mon frère, nous allions faire nos ablutions pour la prière du matin ; nous avions été éduqués comme ça. À chaque fois, ma hantise était de devoir casser la glace pour récupérer l’eau glacée. J’avais alors cinq ou six ans. Mon père, me voyant grelotter, m'a dit :
— « Ah, c'est toi. Tu aimes l’islam, tu es musulman, d’accord. Mais je vais t’expliquer ce qu'est l'islam. L’islam, ce n’est pas le fait de prier tous les jours. C’est simplement le fait d’avoir des principes. Tu ne mens pas. Tu ne voles pas. Tu respectes tes parents et tes enseignants, ceux qui t’apprennent quelque chose. Et puis, tu te tiens bien dans la vie. Tu es un homme, tu dois être exemplaire. Si tu veux prier mentalement, tu pries. »
Il me montrait ainsi que l’islam est dans le cœur et non dans les apparences. Pour dire la vérité, cette intervention paternelle m’a libéré définitivement. J’étais un bon musulman, mais sans pratique ostentatoire. Mon père était un peu comme ça, et l’éducation que j’ai reçue était déjà, en quelque sorte, un peu laïque. Mon père était un homme d’une grande lucidité. Il avait de la religion une idée supérieure : pour lui, c’était le règne des valeurs, du respect et des droits humains. Je n’oublierai jamais cette leçon qui m’a donné de l’islam la définition la plus juste et la moins contraignante. »
La traversée des corporations
« Comme je vous le disais, le magasin de mon père se trouvait dans le quartier d'Attarine, celui des épices. J’y allais de temps en temps pour passer la journée avec lui. Pour atteindre sa boutique, je devais traverser plusieurs quartiers, chacun dédié à un métier. Hier, pour le plaisir, j’ai refait ce chemin à l’envers. Je suis entré dans la Médina par Bab Boujloud, puis je suis descendu en traversant tous les quartiers jusqu’à R’cif.
Quand j'étais enfant, partant de notre quartier, je croisais d'abord les feutriers, puis le quartier des cordiers, R’cif — le marché des fruits, des légumes et des bouchers, où il y a d'ailleurs toujours un poissonnier —, Bab Silsila, la rue Chammaîne où l’on vendait les bougies et les fruits secs, et enfin Attarine. Sur ma route, je voyais ceux qui gravaient le cuivre, les menuisiers qui préparaient les toits sculptés, ou les tisserands dont les fils étaient tenus par de jeunes garçons.
Et puis, il y avait Souk El Kébir, le marché des bijoutiers. Quand j’y accompagnais ma mère, c’était un moment très ludique. Il y avait là un festival de jolies femmes venues acheter un bracelet ou une bague, ou simplement rêver à ce qu’elles pourraient porter un jour. Les bijoutiers étaient de sacrés séducteurs. Ils entretenaient une relation très particulière avec la féminité, à travers un langage bien à eux. Aujourd’hui, avec le mouvement MeToo, ils finiraient tous en prison ! Mais à l'époque, c'était un jeu de séduction, ils faisaient de grands éloges à la beauté des femmes.
Je me souviens aussi d’une jeune paysanne qui passait l'été avec de l’eau fraîche. Pour une pièce, elle vous tendait un bol enduit de goudron pour donner du goût à l'eau. Les gens lui disaient : « Charbina, llah yzaoujak » (Donne-nous à boire, que Dieu te marie). Mon père, très astucieux, lui avait répondu : « Zaoujina, llah ycharbak » (Marie-nous, que Dieu t'abreuve). J’étais présent, et cette répartie était extraordinaire.
En traversant la ville, je croisais tous ces Maâlems. Ils avaient une présence discrète, toujours la tête baissée sur leur œuvre, sans gestes inutiles. Certains fumaient leur petite pipe de kif de temps en temps — il n’y avait pas de cigarettes à l’époque. »
L'artisanat face au drame du plastique
« Un artisan est un artiste. C’est un artiste bien tangible, qui maîtrise la création et la restauration d’objets en alliant l'utilité à l'esthétique. Nous vivions à une époque où chaque chose était choisie avec soin. Les plats, les bols, la table, les nappes : tout sortait des mains des Maâlems. Leur art ne se contentait pas d’embellir notre quotidien, ils pensaient aussi à l’avenir en formant des apprentis.
Je dois d'ailleurs avouer une chose : les premiers à avoir évoqué l’aspect purement artistique de ce travail, et non pas seulement l’artisanat, ce sont les observateurs étrangers. Je me souviens des premiers livres sur l’artisanat marocain publiés par des Européens ; ils s'émerveillaient devant ce patrimoine artistique formidable. Dans cette transmission marocaine, il n’y avait pas de théorie, rien n’était écrit. L’apprenti regarde, il apprend, c’est tout. C’est comme à l’école, sauf qu’il n’y a ni cahier, ni interprétation écrite.
Dans ce monde idéal qui forgeait mon quotidien, est apparu un jour l’ennemi numéro un : le plastique.
Le mari de ma sœur était potier, de père en fils depuis plusieurs générations. Chaque année, il nous apportait de nouveaux bols en cadeau. Chaque année, il inventait un nouveau dessin. Et puis, une année, il n’a pas apporté de cadeau. Il n’y avait plus de bols. Pourquoi ? Parce que, malheureusement, le plastique avait envahi la Médina. Les Marocains, sans exception, se sont précipités sur ces bols dégueulasses, absolument horribles. Pour les mères de famille qui travaillaient en cuisine, la vie devenait plus facile car cela ne se cassait pas. Mais, ce faisant, nous avons perdu une tradition et un art majeurs.
Je me souviens de mon pauvre beau-frère : son affaire ne marchait plus du tout. Il essayait de livrer ses produits, mais plus personne ne les achetait. Pour continuer à faire vivre ses enfants, il a dû se résoudre à devenir chauffeur de taxi. Ce fut pour lui une forme d'émigration quotidienne. Car nous autres, Marocains, nous avons parfois le mépris facile pour ceux qui tombent dans la pauvreté. »
À travers ce récit sensible, Tahar Ben Jelloun nous rappelle que le patrimoine d’une ville ne se loge pas seulement dans ses pierres, mais dans la fidélité à ses valeurs et dans la transmission de ses gestes séculaires. Son cri du cœur face à l’invasion des matériaux modernes et standardisés résonne comme un avertissement nécessaire. Sauvegarder l'art des Maâlemines, c’est avant tout préserver ce qui nous rend profondément humains : l'imperfection d'un dessin fait main, la poésie d'une répartie au coin d'une rue, et la fierté d'un héritage partagé.





