Tbourida au féminin : quand les cavalières marocaines conquièrent la scène mondiale
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La photographie internationale s'arrête, le temps d'un reportage, sur des femmes en tenue traditionnelle, fusil levé, galopant dans un nuage de poussière. Ce n'est pas un décor de cinéma. C'est le Maroc de 2026, et c'est réel.
Au World Press Photo Contest de cette année, parmi 57 376 images soumises par 3 747 photographes issus de 141 pays, c'est un projet consacré aux cavalières marocaines de la Tbourida qui a retenu l'attention du jury international. Intitulé « Farīsāt : Filles de la poudre à canon », le travail de la photographe italienne Chantal Pinzi offre bien plus qu'un simple reportage visuel. Il pose, avec une intensité rare, la question de ce que signifie habiter une tradition séculaire en tant que femme, à une époque où les équilibres sociaux se redéfinissent avec une rapidité déconcertante.
La Tbourida, entre héritage vivant et mutation silencieuse
Née au milieu du XVIe siècle et inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO, la Tbourida, aussi appelée Fantasia, est bien plus qu'un spectacle équestre. C'est une discipline rigoureuse, codifiée jusqu'au moindre geste, où des groupes de quinze à vingt-cinq cavaliers galopent à l'unisson avant de tirer en l'air dans une synchronisation millimétrée. Pendant des siècles, cet univers fut presque exclusivement masculin, enraciné dans une culture martiale transmise de père en fils, de caserne en compétition.
Mais quelque chose a changé. Discrètement d'abord, puis avec une visibilité croissante, des femmes ont commencé à intégrer les rangs des pelotons. Elles portent les mêmes tenues, maîtrisent les mêmes codes, répondent aux mêmes exigences du moqaddem, le chef de groupe. Cette irruption féminine dans un espace longtemps verrouillé ne s'est pas faite sans obstacles, mais elle s'est faite, et elle s'impose désormais comme une réalité que les compétitions nationales, dont le Trophée Hassan II de Tbourida, commencent à pleinement intégrer.

Chantal Pinzi ou l'œil qui dérange et qui révèle
Ce qui distingue la série de Chantal Pinzi, c'est précisément ce refus de l'exotisme confortable. La photographe italienne, athlète elle-même, ne cherche pas le folklore. Elle cherche la tension, celle qui existe entre la rigueur d'un rituel ancestral et la volonté de femmes à le réinvestir selon leurs propres termes. Chaque image est à la fois documentaire et poétique, construite sur une dualité que le jury du World Press Photo Contest a su reconnaître et valoriser.
Le communiqué officiel du concours souligne d'ailleurs que Pinzi perçoit le sport comme un révélateur des inégalités sociales, mais aussi comme un espace de transformation potentielle. Ce cadrage analytique donne à la série une profondeur qui dépasse le simple reportage de terrain. Il s'agit ici d'un regard situé, engagé, qui invite le spectateur à interroger ses propres représentations de la tradition, du genre et de la modernité dans le monde arabe.
Le Maroc, nouveau territoire de la photographie engagée
La distinction obtenue par « Farīsāt » ne survient pas dans un vide. Elle s'inscrit dans une dynamique plus large qui positionne le Maroc, en 2026, comme un terrain fertile pour la photographie documentaire et engagée. Le pays est invité d'honneur au Festival international de photographie de Valence (Valencia Photo 26), une présence symbolique qui signale une reconnaissance artistique et culturelle au niveau continental.
Par ailleurs, le Grand Prix de la photographie 2026 au Maroc confirme la vitalité d'une scène nationale en pleine structuration, où les photographes locaux, amateurs comme professionnels, s'emparent des rituels, des contrastes sociaux et des paysages humains du pays avec une acuité renouvelée. Cette effervescence ne relève pas du hasard. Elle reflète une société qui, depuis la réforme du Code de la famille en 2004, traverse des mutations profondes en matière de droits des femmes et de représentations publiques du féminin.
Des cavalières qui réécrivent la légende
Les femmes photographiées par Pinzi ne sont pas des symboles abstraits. Ce sont des cavalières formées pendant des années, qui connaissent les exigences physiques et mentales de la Tbourida, qui négocient chaque jour leur place dans un espace où leur légitimité est encore parfois contestée. Leur présence sur les lignes de départ modifie, imperceptiblement mais sûrement, la manière dont le grand public perçoit ce patrimoine.
Cette transformation pose aussi des questions pratiques et urgentes : comment garantir aux cavalières un accès équitable aux infrastructures, aux financements, aux entraînements de haut niveau ? Comment inscrire leur participation dans une logique durable, et non comme une concession symbolique ou une curiosité médiatique ? Ces enjeux, que soulèvent indirectement les images de Pinzi, appellent des réponses politiques concrètes, au-delà des applaudissements internationaux.

Tradition et rupture, les deux faces d'un même galop
Il serait réducteur de voir dans l'émergence des cavalières de Tbourida une simple modernisation de surface. Ce qui se joue ici est plus subtil et plus profond. Ce n'est pas la tradition qui est remise en cause, c'est l'exclusivité qui lui était associée. Les cavalières ne rejettent pas la Tbourida, elles la revendiquent. Elles en font leur propre héritage, avec la même ferveur, la même discipline, le même attachement aux codes qui la définissent depuis des siècles.
C'est précisément cette nuance que la photographie, dans ce qu'elle a de plus puissant, est capable de saisir. Une image de femme en burnous traditionnel, fusil pointé vers le ciel au terme d'un galop collectif, dit simultanément la continuité et la rupture. Elle dit que la modernité n'efface pas le passé, elle le traverse, le reconfigure, l'habite autrement.
Une reconnaissance qui ouvre des perspectives
Le prix du World Press Photo Contest 2026 pour « Farīsāt » est une invitation à regarder autrement. Il rappelle que les grandes mutations sociales ne s'annoncent pas toujours dans les tribunes politiques. Parfois, elles se jouent dans l'arène, entre deux galops, dans la fumée d'un coup de fusil tiré à l'unisson par des femmes qui ont décidé que cet espace leur appartenait aussi.
Pour le Maroc, cette reconnaissance internationale ouvre une fenêtre précieuse sur sa propre complexité. Elle montre un pays capable de porter simultanément la force d'un patrimoine pluriséculaire et l'énergie de celles qui le réinventent. Et pour les cavalières elles-mêmes, elle constitue une validation symbolique forte, un signal que leur combat pour la visibilité dépasse désormais les frontières du royaume.